Sources

( Deuxième partie de L'appétit des brisants )

Photo : Indicible, Barbara Soïa, avec son aimable autorisation

Thomas, censé passer quelques jours à Avignon pour son travail, quitte précipitamment les lieux surchauffés pour un village dans les terres. 

 

 

Mardi, 17h

 

       (…)

       Là, il prévoyait de rester une bonne partie de l’été. Repos. Retrouver le calme créateur. Il se pencha par la fenêtre que son hôtesse avait ouverte en lui présentant la chambre. Des effluves de chèvrefeuille et de lavande lui parvenaient par bouffées, rendant d’autant plus appréciable la brise de fin de journée que celle-ci annonçait une accalmie dans la torpeur du plein jour. En face, la Halle s’étendait paresseusement, à moitié ensoleillée. Il y distinguait encore les enfants qui lui avaient indiqué cette chambre.

 

       C’était cet espace couvert, à flanc de montagne, qui l’avait séduit tout d’abord. Il avait garé sa voiture dans une ruelle adjacente et était revenu sous l’alcôve fraîche, empierrée. Quatre enfants attendaient que le temps de jouer revienne chasser le temps du soleil, trop haut, trop plein, pour laisser à leur énergie la durée nécessaire à une envolée de rires. Même pour ces apprentis magiciens, pas de formule pour pulvériser la canicule, braver les rayons avant seize heures. Avachis sur une pierre transformée en fauteuil profond, ou poussant mollement de la sandale un caillou perdu, ils goûtaient le temps de l’avant-jeu. L’heure où tout est calme encore, où rien ne prédispose, sinon un secret espoir, une étincelle ténue, à s’embraser dans un mouvement fou et absolu, mobilisant toutes leurs forces, pour plaquer la réalité au sol et lui faire rendre raison. L’ennui est langoureux, après déjeuner. L’arrivée de cet étranger en leur territoire si reculé avait éveillé en eux, bizarrement, plus que de l’intérêt, de la sympathie. Et quand cet homme calme, aux yeux de mage, leur avait demandé s’ils connaissaient un lieu où se loger, Corentin lui avait aussitôt offert de le conduire auprès de ses grands-parents, les seuls au village à s’être lancés dans cette forme de tourisme. Il n’y avait pas loin à aller, d’ailleurs, puisque leur maison donnait sur la Halle. L’enfant avait rougi un peu de son initiative.

 

      Thomas s’écarta de la fenêtre, sortit son ordinateur, ses quelques livres de voyage. Leur présence, même s’il ne les relisait pas systématiquement, était presque devenue naturelle, nécessaire. Il ne regrettait pas son choix. Après avoir suffoqué pendant trois jours dans un hôtel de deuxième ordre, il avait capitulé et quitté les rues sinueuses et lourdes d’Avignon. De toute façon, le festival était plus que compromis, et les quelques spectacles maintenus vaille que vaille avaient peine à faire oublier que ni les loups de Platel ni les danseurs de Gallotta ne courraient sur l’espace venteux et démesuré de la Cour du Palais. 

      Le rendez-vous était manqué, il fallait se faire une raison. Avignon la Grande, qui se flattait de briller, chaque été, dans une parure d’esprit et d’audace culturelle, s’exposait nue aux clameurs multiples des festivaliers, des commerçants et des artistes dans un concert disharmonieux de plaintes et de récriminations de tous ordres. La place du Palais des Papes devenait chaque jour lieu de gémonies auxquelles on vouait tour à tour les intermittents qui ne respectaient plus les spectateurs venus de loin pour mâcher leur dose de culture, les commerçants du spectacle qui méprisaient les artistes si petits qu’ils prenaient peur d’un coup de disparaître, les émissaires du gouvernement qui juraient leurs grands dieux que ça allait mal vraiment et qu’il fallait se ressaisir dans l’imbroglio des dépenses nationales dévolues à la libre expression. Thomas en avait eu soudain assez de ces tentatives des uns et des autres, dans les rues, de racoler sous leur bannière l’estivant déçu errant à la recherche d’une occupation qui l’aurait dédommagé au moins d’être venu pour rien. Les rues poisseuses promettaient à vide – par les diverses affiches encore placardées sur les murs, accrochées aux canalisations, pendantes, malingres, aux grilles des jardins publics – des spectacles variés et impertinents. Le désœuvrement et l’agitation étaient palpables.

       Pour lors, certains artistes, en signe de protestation, venaient eux-mêmes barrer d’une croix noire ce qui aurait dû, quelques semaines plus tôt, assurer la promotion de leur travail, investissement de toute une année. Les rues se transformaient en cimetière haineux criant de douleur. 

      Avignon la Belle, à qui l’on pardonne toutes les audaces pourvu qu’elle brille et allume d’un claquement de hanche le désir des hommes, puait la sueur dans des dessous sales, des vêtements trop ajustés cette année, mesquins, étriqués sous une chaleur collante. Toute cette mascarade dégoulinait lamentablement et écœurait d’un mauvais rêve. Avignon la Belle se balafrait et les promesses colorées à tous les coins de rues redevenaient ce qu’elles avaient finalement toujours été : une débauche de papier sale, étouffant le monde replié sur lui-même, remâchant sa souffrance, de la culture française.

      Il avait attrapé son sac, réglé sa note et pris la route pour l’intérieur des terres. Elles sont belles aussi, loin du fracas du monde.

 

 

Vendredi après-midi.

 

      De l’endroit où il s’est posé, il peut observer les enfants. 

     Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? C’est Olive, ennuyé, qui soupire. Trop grand pour son âge, il courbe déjà son corps vers le monde. Le sourcil dur, l’œil noir, l’esprit fixé sur une vague attente, toujours prêt à virevolter de-ci de-là, mais revenant toujours à son interrogation comme la mouche se heurtant inlassablement à la fenêtre, il dévisage son ami. 

    Thomas observait. Il s’était peu à peu fondu dans la pierre, dans l’air humide de la pierre, fasciné par cette question sempiternelle des enfants de la Halle et d’ailleurs. Chaque début d’après-midi naissait de la même rengaine insatisfaite, comme un préliminaire, un rituel indispensable avant que la transformation n’ait lieu. Il fallait quelques heures à l’imagination pour qu’elle s’extirpât de la torpeur générale. Pour lors, Corentin s’étirait mollement. 

   Sur le mur de gauche, des affiches finissent de s’estomper dans le mur qui s’écaille, comme un palimpseste appelé, au fil du temps, à ne plus rien vouloir dire. On le sent frais, en passant la main. On pourrait suivre ses aspérités crayeuses, devinant parfois les pierres irrégulières sous le plâtre effrité. De l’endroit où l’on est, le reste des affiches semble une galerie de fenêtres illuminées ; surtout celle près de la poutre de soutènement, dont la bordure verticale laisse s’effilocher un mince liseré sombre, comme une charnière qui ouvrirait une porte fragile. L’affiche aurait pu être faite dans une de ces plaques de métal dont elles étaient parfois constituées, autrefois, et dont on retrouve des exemples gondolés, piquetés par la rouille, dans les brocantes ou les vide-greniers, vantant le chocolat Bananiaou les petits biscuits Brun. On voit bien que c’est impossible, puisque l’angle gauche de cette réclame n’existe déjà plus, rongé par l’humidité, taquiné par des doigts distraits qui ont dû aider au travail du temps, un soir de bal qu’on se tenait contre le mur pour épauler sa fausse assurance face à une Marie qu’on n’osait inviter à danser, en décollant ce bout de papier qui rebiquait tout seul, puis en l’arrachant d’un coup, comme on ôte un sparadrap, laissant une grande déchirure sur le mur. Aujourd’hui l’échancrure s’est arrondie, dessinant au hasard du support un profil d’ombre sous cette fenêtre de papier. 

      Ce qui frappe surtout dans cette arche, c’est la lente corrosion, inévitable, appuyée au fil des années par le vent et l’humidité qui n’ont cessé de caresser la pierre, et qui laissent ici et là des traces de vulnérabilité et de fraîcheur, comme les touches légères et précises d’un pinceau de maître. Si on fixe un point pendant quelques minutes, tout vibre autour de soi. En face, dans le prolongement du mur, au-dessus d’une large épaufrure entaillant le granit, on distingue un appareillage régulier de petites pierres, comme une coquetterie ajoutée là, une broche qui ornerait l’angle de cette enceinte plongeant dans le vide. Et dessus, au diable la surcharge, on aurait greffé un berlingot tourné vers l’extérieur, annonçant que non loin de là cigarettes et magazines sont disponibles au tabac de  Simone. 

      Assises, telles deux cariatides fatiguées de poser, Lola et Estelle se tiennent dos à dos de chaque côté d’un des trois piliers biseautés qui soutiennent une poutre massive, en guise d’architrave. On aperçoit le jour, un mince trait blanc horizontal, qui s’immisce entre cette pièce maîtresse, rabotée sommairement, et les lattes du toit, gondolées et tachées par la pluie. La grossièreté de ces dernières et la sobriété des chapiteaux accordent au lieu un air de grande tranquillité, comme si on n’avait eu que faire de le rendre beau, comme si on ne lui voulait qu’une seule fonction utile, d’accueil les soirs de fête, les jours d’orage, les heures d’après-midi trop chaudes pour s’agiter sous le soleil d’été. Rudimentaire, la Halle était investie, il y a quatre siècles, par tous les gens du village livrant commerce, par tous les habitants de souche ou de passage aujourd’hui : estivants séduits par la musique sacrée, photographes en promenade, petits-fils et petites-filles en vacances chez leurs grands-parents, parce que deux mois c’est long et qu’on ne sait pas où les mettre. Les oncles et tantes de Forcalquier ou même d’Avignon, un peu plus loin, venaient de temps en temps relayer les paroles des papis mamies, toujours un peu dépassés par cette enfance des villes, bousculante.

 

     Thomas, comme chaque fin d’après-midi, quand les enfants l’auront déserté, entre dans ce lieu, arpente son pavé effacé et terni par le temps. Parfois, il y retrouve une vieille femme, au visage parcheminé, immobile dans sa contemplation. Ils se font signe de la tête et il oublie sa présence, comme elle semble ne pas le voir, assise depuis toujours sur ce banc de pierre taillée dans la roche. Il touche le mur du bout des doigts, qu’il fait courir à peine, les frissons remontent le long de son bras. Il colle son corps contre le parapet qui lui offre une arête pour cadrer d’un regard circulaire les champs de lavande et les oliviers clairs. Il y sent le souffle chaud du mistral sur son visage fatigué, moite, y entend les cigales dans un concert sans fin qui devient entêtant comme un parfum trop lourd à force de constance. Et se sent, une fois de plus, apaisé, sûr de son choix. 

      Il sait très bien ce qui le pousse chaque fin d’après-midi, abruti de chaleur, à revenir dans ce lieu calme, cette demi-pénombre. Comme la veille et l’avant-veille, il ferme les yeux et repart, les mains dans les poches, vers le café d’en face. La vieille femme est encore là, oubliée derrière ses yeux mi-clos, elle ne fait pas de bruit. Elle garde ses mains noueuses soigneusement posées sur des genoux à peine dessinés. Sa blouse, de celle qu’on portait dans les fermes, autrefois, est délavée et salie. Seuls, ses cheveux très blancs, retenus par un peigne en caoutchouc moiré, suggèrent un semblant de soin quotidien. Ils s’élèvent au-dessus de sa tête, en effilochures sèches, au gré de la brise. On dirait qu’elle n’existe pas, seuls ses cheveux bougent.

     Thomas pose sur la table de fer encore chaude, malgré le parasol resté ouvert toute la journée, son calepin soigneusement fermé à l’aide d’un élastique et y arrime son crayon. Ses mains glissent sur la surface douce qu’on croirait vivante, polie par le soleil. Faire le plein de solitude, se ressourcer. Son travail sur Henry James était au point mort, il lui fallait reprendre force. Pour son travail mais pas seulement. Puiser desforces. Il suivait une intuition, ne pouvait faire que ça. Quand on a peur de désaimer on perd la raison, oui, tous ses échos crient en vain se heurtent et s’épuisent au granit de l’amour. C’était intuitif, viscéral, son histoire allait se trouver plus vive, de ce recul forcé, plus que pris.

      (…)

© 2018  Béatrice Huaulmé

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