L'appétit des brisants

( Première partie de L'appétit des brisants )

Photo : Protégée, Barbara Soïa, avec son aimable autorisation

Astrée, jeune élève à l’Opéra de Paris, rentre chez elle pour les vacances, sur Belle Ile. Ici, on atténue l’étrangeté des prénoms du continent en les ponçant à l’usage, comme le vent lisse les pierres. Marie-Valérie, la mère, est devenue Ma-Vallée, et le père, par son prestige municipal, est un inattaquable Grantom. Seules, les deux filles résistent encore à l’érosion des mots.

 

      (…)

      Tu avais aidé ton père à préparer le repas, grignotant de-ci de-là quelques légumes en cours de cuisson. La cuisine embaumait le beurre qui grésille dans la poêle, l’oignon émincé qu’on fait revenir et qui prenait déjà une jolie couleur dorée. Grantom s’activait, en faisant mine de t’écouter. Quand il décidait de cuisiner, jamais Ma-Vallée ne se serait permis la moindre incursion dans ce qui devenait son empire, mais parce qu’il aimait tes gestes graciles, tu avais, toi, le suprême honneur de le seconder. Pourquoi t’étais-tu mise à lui parler, tout en épluchant les légumes qu’il t’avait indiqués, de ta passion ? Reste dans les gestes, seulement, ne t’aventure pas dans les mots, te disais-tu souvent. Il n’y a que les gestes qu’il peut comprendre. Un peu.

     Lili était là, qui buvait tes paroles, le pouce en bouche et le doudou à fleur de nez, à même le sol froid, elle ne voyait que toi, dansant, là, dans un habit de lumière, transfigurant l’espace, repoussant les murs de ton corps souple et sûr. Tu avais dit peu, et elle était partie dans ce peu. Mais c’est à Grantom que tu voulais parler : du dernier spectacle de Carolyn Carlson, la Lady Blue que tu vénérais plus que les autres. A l’issue d’un filage de Writings on water, auquel vous aviez eu la permission d’assister, vous aviez été quelques élèves à pouvoir l’approcher. Elle parlait un français précis, son accent t’avait émue. Mais à qui pouvais-tu croire faire partager ce moment d’émotion intense ?

    Grantom t’avait demandé comment s’étaient passées tes dernières semaines comme on demande à quelqu’un qu’on croise s’il va bien. Le corps gigantesque était là, sans tête, de dos, seuls les bras s’activaient et débordaient de temps en temps de cette masse de chair qui obstruait la lumière de la fenêtre sous laquelle il travaillait. Tu devinais sa colonne vertébrale et l’idée te vint, saugrenue, que de chaque côté était greffée, solide, musculeuse, la partie comestible d’un monstre marin. L’épine dorsale n’était rien moins que l’arête centrale de laquelle se détache, délicatement, la chair du poisson. Où était la force de ton père, si on pouvait lui plier le dos comme on brise une arête ? Tu ralentis ton débit, consciente de parler dans le vide, de perdre tes mots comme une folle qui perd ses dents, sous la pression d’un coup de poing dans la figure. Et le sang coule. Tu devins blême, ce fut la première porte. Grantom ne l’entendit même pas claquer sur toi, quand il se retourna, tendant pourtant la main et, sans te regarder, Tu peux me passer le grand couteau, près du four ?

      Astrée, ma belle Astrée, si Lili avait eu quelques années de plus, aurait-elle pu bloquer de son pied ou de ses mains, de tout son petit corps peut-être, cette première porte ?

       (…)

© 2018  Béatrice Huaulmé

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