Entêtement

( Troisième partie de L'appétit des brisants )

Photo : Meurs et deviens, Barbara Soïa, avec son aimable autorisation

Thomas est maintenant établi à Paris. Il a une fille de 18 ans, Flore. Ses préoccupations personnelles le rongent. Jeanne est partie et avec elle, l’inspiration.

 

 

      (…)

      Il tournait le dos à Flore, qui de toute façon ne s’occupait pas de lui : elle sculptait enfin, ce qu’elle avait absolument tenu à faire pour sa semaine de vacances avec son père, et on ne discernait presque plus ses ongles rongés d’adolescente qui grandit : ses doigts étaient déjà enduits d’une fine couche mouillée qui lui faisaient des gants gris doux. Elle était debout elle aussi, et un bref instant, il regarda son corps qui s’allongeait, ses épaules s’élevant puis s’abaissant, jamais totalement lâchées, comme si elle retenait son souffle, et ça faisait vivre drôlement les omoplates nues, sous les bretelles fines de son débardeur violet. L’artiste avait juste dit de pétrir, alors elle pétrissait, donnait des bras, du ventre, elle pesait de tout son corps de chat maigre sur la pâte qui se transformait doucement en sphère informe. Il eut un sourire pour les pommettes roses, sous les taches de rousseur, qu’il devinait que ces efforts lui avaient données, puis revint à la portion de terre qui attendait, blême comme du papier mâché, devant lui. Son lopin à lui, inerte. Le truc était sans odeur, mais pas réellement froid. Il avait promis à Flore qu’il participerait au stage, il allait labourer tout ça, comme les autres. D’un seul coup, il se sentit très seul, vidé, sans plus la moindre velléité de bien faire, sans la plus petite envie d’agir et il eut le besoin impérieux de s’asseoir. Tout le monde s’activait autour de lui, et il ne savait pas comment s’y prendre pour remuer ses doigts sur cette terre offerte.

     Il se força d’abord à poser dessus ses mains pâles, ses mains d’homme habitué au contact sec et lisse d’un clavier d’ordinateur. Il ferma les yeux pour essayer de mieux sentir la pression de ses doigts sur la masse. Le bloc encore carré, froid, il l’effleurait, cherchant à le reconnaître, n’osant le perturber, presque gêné, comme s’il cherchait une entrée évidente pour tous et désespérément invisible pour lui. Il faisait maladroitement de petits trous de doigts, sur le pourtour et ça dessinait, en creux, les renforcements de clous ronds qui protègent les mallettes de voyage ou certains petits coffres-forts. S’il n’agissait pas, il serait bientôt tétanisé, comme toutes les fois où, ces derniers temps, il refermait son clavier, submergé par la certitude amère et paralysante que cela n’était pas le moment, qu’il fallait encore attendre, qu’il n’avait rien à dire. Il inspira une longue bouffée, au moment où la vague de peur remontait à l’assaut, et se laissa enfin porter, stimulé par les deux Goliath, de chaque côté de lui, qui ne semblaient pas se poser tant de questions. Ses mains commencèrent à tordre les arêtes du cube, difficilement d’ailleurs, et il fut le premier surpris par la haute résistance que pouvait exercer ce tas de rien du tout. Il fut bien obligé de se lever à son tour, pas encore grisé, non, plutôt acharné, tout d’un coup, et il sentit la chaleur remonter par ses veines le long des bras, ses aisselles se mouiller, discrètement, quand il s’obstina à vouloir que son bloc s’arrondît. Il eut très vite mal aux mains et fut étonné de constater son entêtement à ne pas vouloir écouter la petite voix qui lui affirmait qu’il s’y prenait mal, un peu comme un novice qui entame trop vite une course d’endurance et s’imagine pouvoir tenir jusqu’au bout à un rythme infernal. Comme le corps malmené qui s’essouffle, crache et s’empourpre, rendant bientôt intolérable, vain et de toute façon ridicule de continuer la course ainsi, sans ménagement, Thomas sentait qu’il n’arriverait pas à tout arrondir. Il s’y était effectivement mal pris : ce pli, là, à l’angle droit de son bloc, ne se laisserait jamais redresser. Il réalisait qu’en prenant cette chose en main, il avait accepté une partie de fer, une sorte de combat peut-être, dont il ne pouvait absolument pas présumer sortir vainqueur, tant l’autredevenait progressivement palpable sous ses propres forces. Plus il cherchait à dominer sa matière, tordant les angles comme s’il voulait défigurer un adversaire, plus il sentait grandir ce qui, quelques dizaines de minutes auparavant, n’existait pas.

      Pendant les trois heures que durèrent la première séance, il eut régulièrement en tête l’image de son oncle, à la ferme. De ses larges mains calleuses aux ongles ras, il déchirait le pain, à table, quand il revenait de sa journée – le pain, ça ne se coupe pas, petit, ça se rompt. Mais il sentait bien qu’il ne parviendrait jamais à rompre quoi que ce soit, ici, car la terre n’était pas friable. Riche d’une eau et d’une force qui la rendaient tout à la fois douce et souple et ferme et énigmatiquement manipulable, elle lui résistait.

       Il y eut pourtant, au fond de lui et quasiment à son insu, les prémices d’un effritement durable.

      (…)

© 2018  Béatrice Huaulmé

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