Griffes et replis

("Griffes et replis", Encres délibérées )

     Les ciels sont immenses, à travers le pare-brise. Leurs enroulés sombres de matières opiacées aspirent son regard qui a peine à fixer la route. Et la tôle délimite ce qu’il lui est donné de voir, réduit le point de vue dans un cadre qui ne peut tout englober, mais en même temps qui la rassure, là, au creux d’une bulle carrée bien fermée, la musique filtre et rend le dehors si irréel, et elle roule, elle roule, si vite, la voix d’un chant de Messiaen, pour une fois, s’insinue et donne du sens à tout ça au lieu d’inquiéter, commande à ces taches éternelles, là, devant, elle se penche sur le volant pour voir jusqu’où elles montent, emplissent tout, en roulades successives, submergent l’horizon sans qu’elle puisse rien faire, à cette vitesse-là, sans qu’elle puisse rien empêcher, comme une feuille qui se contourne et on serait au creux du rouleau.

 

     L’enfant, derrière, est allongé sur la banquette, le visage à l’envers fixant la fenêtre. L’épair est régulier au-dessus de ses yeux, la blancheur sans amas. Tout à l’heure il a vu deux oiseaux s’échapper en coin, comme les virgules qu’il dessine. Il est maintenant assoupi au creux de la couverture, heureux de cet habitacle qui rend les essentiels si proches. Il peut tendre la main, un peu de son corps frêle, et il effleure l’épaule de sa mère dont le profil pâle se découpe très nettement.

      Le soir, quand elle le borde, il suit de l’index, lentement, la courbe du nez, des lèvres, le menton, et elle ne doit pas rire, c’est le jeu. Il imprime sur son doigt les contours pour freiner leur disparition, répète, rituellement, qu’il saura alors retracer sa présence, sur l’oreiller, tout près de lui, quand, dans le noir complet, au plus fort de la poigne qui le terrifie, il s’empêchera d’appeler. Il est assailli de matières rêches et sombres qu’il ne comprend pas, qui le font tomber dans des abîmes sableux, des puits sans fond, qui ont l’odeur âcre de sa couverture bleue et le malmènent en le faisant tomber vers le haut, en dépit de toute logique. La fièvre aidant, son petit corps se soulève à peine sur une surface dont il ignore si elle est au-dessus ou en dessous du monde et de sa réalité. La vitre est fermée, mais il sent un filigrane d’air frais qui s’insinue par le caoutchouc de jointure. Il tend vers lui son visage aux joues brûlantes. Ses yeux pleurent. Il voit nettement maintenant, au-dessus de lui, ces lourds nuages venus de loin pour avaler tout ce qui dépasse sur la terre. Grammage maximum. Mais il a confiance. La voiture les transpercera avant qu’ils n’atteignent le bout du monde.

 

 

      La profondeur est étale, au fond du puits.
      Sous la fièvre, il a perdu les mots. Il sait qu’il ne faut pas crier.
    Il se méfie pourtant de cette torpeur. Tout est calme et doux avant que le 
bras musclé ne s’enroule à nouveau comme un ruban louvoyant autour de ses côtes, remonte au-dessus des épaules contractées, cherche le cou fragile. Il entrouvre les yeux, a le temps de voir trois griffes bleues d’une main protectrice tendue vers lui, mais la pieuvre le reprend, il suffoque et d’un coup, au moment où chacune allait céder, de ses maladroites résistances, il se sent aspiré dans la nuit améthyste et plaqué là comme un gant retourné.

      Sur la banquette, il s’est à peine agité, les soubresauts auraient pu être ceux imprimés par l’asphalte. La fenêtre, au-dessus de lui, est illuminée maintenant d’un vitrail qu’il ne reconnaît pas. Et contre toute attente, ça l’apaise.

      La bête est tapie à ses pieds, comme un chien au coin du feu regarde le brasier qui palpite.

© 2018  Béatrice Huaulmé

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