Danser, écrire : rompre le silence

("Tête à tête", Encres délibérées )

     Une petite fille ne parlait plus, n’entendait plus, jusqu’à six ans, quel malheur, elle dut prendre le monde à plein corps, se l’approprier comme elle pouvait, comprenant tout par les pores d’une peau à vif, qu’elle frottait rouge, tant elle voulait savoir, partout et tout le temps. Elle se cognait régulièrement, couvrait ses coudes, ses genoux, de bleus et de cicatrices, mais continuait son exploration. Son corps était celui de tous les possibles. Elle dansait, comme elle ne cesserait de le faire.

Une petite fille parlait peu, si peu, mais entendait tout, et mon dieu, quelle révélation, dès qu’elle eut six ans, lisait tout, elle prenait le monde à plein livre, partout et tout le temps. On la voyait les yeux fermés sur ces pages blanches, prenant les entrées souterraines vers la vie. Elle lisait, comme elle ne cesserait de le faire.

       Un jour, la petite fille posa son livre. Elle avait vu Fred Astaire et Ginger Rogers, à la télévision, et s’était laissée charmer par leurs mouvements si aériens, pleins, par la musique claire. Sur le carrelage à damier de la cuisine, elle se mit à faire claquer ses souliers vernis de petite fille. Elle prit de la vitesse, suivant le clac clac de ses propres talons, elle tournait en fredonnant, riait, mon dieu, riait, elle n’avait pas de robe vaporeuse, mais le rythme se fait sans appel quand il saisit sa proie. Jamais elle n’avait senti son corps si agile, souple, ou bien c’est qu’elle ne le sentait plus – la frontière est si mince, parfois. Elle tomba. Sur la bouche. Le sang jaillit dans un flot ininterrompu, d’une couleur presque noire, brillante, mêlée aux larmes amères, et elle sentit ses oreilles très chaudes, son nez qui coulait aussi, elle en avait honte. Elle gisait dans son déséquilibre, sans plus de force pour se remettre debout, le monde avait vacillé.

      Son père l’avait relevée, sa mère la soigna. Qu’est-ce que c’est que ces façons, aussi, de danser comme ça, de faire la folle. Tu as l’air de quoi, maintenant. La petite fille était K.O., elle ne voulut pas savoir, sombra d’abord dans un profond sommeil. Et justement, quand elle se réveilla, un peu chancelante, elle voulut voir. Elle monta sur un tabouret, approché difficilement de l’armoire à pharmacie dans l’étroit cabinet de toilette. Elle monta lentement, pour faire apparaître doucement, sans trop de frayeur, son visage, dans l’encadré du miroir faiblement éclairé. Elle avait les yeux rouges encore, un peu bouffis, de tant de larmes versées, les cheveux tout décoiffés, mais ce n’était rien, tout ce désordre d’après chute, rien. Son regard glissa vers cette partie de figure qui lentement apparaissait et alors elle vit. Des lèvres monstrueusement tuméfiées. Une bouche qui criait silencieusement sans prononcer une seule parole. Ses lèvres blessées détruisaient l’équilibre de son petit visage, irradiaient de l’intérieur, d’une douleur lancinante, comme si quelque chose voulait sortir de là, par là. Mais la parole était désormais bien tenue, bien empêchée. Bouche cousue, comme il est dit. Ça faisait mal, c’était collé, c’était là, démesuré, disproportionné, comme un tatouage, une bouche d’encre qui ne voudrait plus jamais s’ouvrir. La petite fille crut bien fort à tout cela : qu’elle ne parlerait plus jamais. Qu’il fallait se méfier de son envie de danser. De ce monde qui ne tourne pas toujours bien rond autour de soi, quand on fait claquer ses souliers vernis et vivre ses bras en arabesque de plume. La petite fille crut bien fort à cela encore : qu’elle aurait toute sa vie quelque chose à dire, une parole juste et rythmée, qui illuminerait comme le geste d’un corps dé-brimé par la danse, rouge et chaud, comme une goutte de sang sur le carrelage d’une cuisine. Les livres, eux, étaient le refuge où vivre en confiance, dans la parole des autres.

     Elle redescendit de son tabouret, qu’elle alla remettre avec grande précaution dans la salle à manger. Elle resta cinq jours cloîtrée chez elle. Pour ne plus sentir son corps et ne pas faire peur aux gens.

© 2018  Béatrice Huaulmé

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