Volte

    Marcel n’avait que ses poings serrés douloureusement pour comprimer sa peur des airs. La mâchoire crispée, le regard buté fixé droit devant lui, sur l’étiquette collée au dos du siège, il s’enfonce dans son fauteuil sans un mot pour son compagnon de voyage. Le manteau en poil de chameau lui servira de couverture, il pensera à Edith, qui l’a réclamé si fort. Elle a tous les droits depuis qu’ils se sont déclarés. Marcel se bat pour elle, Marcel prend l’avion pour elle. Tout ce qu’il fait est vu par les yeux lointains d’Edith et ne se justifie pas, s’impose à cru, est forcément beau, simplement beau. Il y a de l’invincible, dans tout ça. Il brave ses propres interdits et rit droit à la gueule de ses superstitions d’avant. Edith a tous les droits. C’est son talisman.

    Marcel ronfle un peu, son nez cabossé ne lui laisse pas le choix. La très jeune femme, assise devant lui, ne lui demandera pas de faire moins de bruit, elle sait trop combien les heures volées au sommeil dans cette carlingue au bruit effrayant sont précieuses. Tout à l’heure, il s’est levé, en tirant le dossier de son fauteuil qu’elle occupe si peu, de son côté – une plume posée avec grâce, un corps si frêle. Elle a senti sa masse avant de le voir se faufiler de biais dans l’allée. A son retour des toilettes, elle a baissé les yeux quand il l’a regardée. Mais elle a vu les cils velours, sous l’arcade blessée. Elle l’a reconnu.

     Elle serre très fort son étui d’un brun mat. Une très jeune femme en tailleur pied de poule, aux épaulettes carrées, qui se concentre pour ne pas tomber, dirait-on. Il a reconnu, lui, la même angoisse de ces avions qui font aller si loin, et dont on ne comprend toujours pas, vu les centaines de tonnes qu’ils pèsent, comment ils font pour tenir en équilibre, sans même déployer aucun geste léger et fluide. Il a souri, la jeune fille a baissé la tête. Recroquevillée menue dans son fauteuil, elle sentait le froid traverser ses bas, mais ne bougeait pas les jambes, tout entière concentrée dans la protection de ses violons, qu’elle serrait fort contre elle.

     De cette carlingue explosée, aucun corps ne sera sauf. Celui de Marcel sera pleuré dans toute la presse, dans le cœur brisé d’Edith. Personne ne se remet d’une tragédie pareille. Et les volutes disparaîtront pendant longtemps, avant de renaître dans une paume de main bienveillante. Trop tard, de toute façon, pour donner quoi que ce soit, pour être quoi que ce soit d’autre qu’un débris d’avion, échoué au large des Açores, ramassé par un berger dans l’escarpement d’une montagne, d’où il était peu probable qu’il sortît. Voilà le mystère. Il est devenu plus qu’un simple vestige.

      Une volute. Une volte mal finie, qui a tout arrêté.

© 2018  Béatrice Huaulmé

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