"Gorgone sans tête"

(Par-avant 1, Encres délibérées)

     Je ne sais quelle puissance marche vers moi. J’entends la terre trembler sous son pas et à coup sûr, ce n’est pas chose humaine, se dit l’homme, assis tout seul dans son coin.

       Les picotements de la chair qui scintille réverbèrent le galbe d’une cuisse musclée, géante, cela pourrait bien être une créature marine – il entend la brise. Mais c’est de terre qu’elle semble entièrement composée, un magma en fusion à peine éboulé, crépitant de toutes les couleurs chaudes – c’est le murmure du ventre en feu qu’on pourrait entendre. Elle jaillit sans tête, sans main au bout de bras qui se balancent déjà en cadence, à peine écharpés de cette argile debout, en marche. L’homme la regarde longtemps venir depuis si loin.

        Elle est si grande, si forte. Il a les yeux brillants, fixés sur elle.

        Je vois des corps par milliers, murmure-t-il en se levant, tissés de cette première matière, elle saigne et souffre à sa manière, et avancer lui coûte un immense effort d’arrachement, mais elle avance et si elle saigne et souffre, c’est qu’elle est vivante, à sa manière. Je sens ses fourmillements, son énergie farouche et fébrile tout à la fois : si je m’arrête, se dit-il en serrant très fort ses mains sales, d’un noir d’encre, ne risque-t-elle pas de sécher, durcir, de défaillir ?

 

          Se maintenir en lutte, pour éviter l’effritement des corps non advenus.

          Le manque de désir est redoutable.

© 2018  Béatrice Huaulmé

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